24/01/2012

Datation de la Marque Jaune

La recherche de datation de La Marque Jaune a suscité bien des réactions et des hypothèses, des contradictions et incompatibilités de dates apparaissant dans chacune des suppositions, à savoir celle de Benoît Verley et Eric Saussine, Yves Sente et enfin Ted Benoit.

J'ai d'abord parcouru dans les très grandes lignes la longue démonstration de Benoît Verley/Eric Saussine puis la réponse d'Yves Sente. Non pas qu'elles ne m'intéressent pas - loin de là -, mais dans le seul but de ne pas subir une quelconque influence avant de me lancer dans une analyse développée ci-après. Puis, il y a eu l'avis de Ted Benoit.

Avant de relire les trois versions dans les moindres détails et de tenter de donner raison à telle supposition plutôt qu'à une autre, j'aimerais d'abord exposer ce que Edgar P. Jacobs m'a expliqué:

Il faut se rappeler, qu'avant La Marque Jaune, Jacobs s'était lancé dans deux très longs récits. Il n'était pas question d'entrer dans un quelconque format en dehors des parutions hebdomadaires du journal Tintin, ni d'envisager une lecture d'un seul trait. L'Enigme de l'Atlantide et les histoires suivantes auront exactement 64 pages. La Marque Jaune en a 68 et a dû être écourtée. Jacobs a écrit dans son Opéra de Papier que les dernières planches furent terminées en catastrophe ! Il a été contraint de réduire le nombre de pages et de remanier le découpage établi antérieurement sous les conseils de son ami Jacques Van Melkebeke. C'est à peu près alors qu'un certain format a été imposé par l'éditeur en vue d'imprimer l'histoire en un ou deux albums.

D'autre part, les parutions dans le journal Tintin se succédaient de semaine en semaine, à raison d'une planche pour Jacobs. Et Jacobs n'a pas toujours respecté ce délai, ayant de bonnes raisons expliquées dans mon livre E.P.Jacobs Témoignages inédits, édition Mosquito. En ce qui concerne La Marque Jaune, le décès de la mère de Jacobs a occasionné une interruption de l'histoire pendant une semaine dans le journal Tintin.

Jacobs orientait aussi sensiblement son scénario au fil de son travail et des planches. Il aimait insérer certains faits de sa vie privée, professionnelle ou en rapport avec le vécu des modèles de ses personnages.

Nous savons encore qu'en 1954-1955, immédiatement après l'élaboration de La Marque Jaune, Jacobs a remanié la page 49 du Mystère de la Grande Pyramide pour un problème de datation en vue de la parution de l'album. Il tenait à déplacer un article paru dans la presse en l'intercalant quelques pages plus loin, afin de laisser plus de temps à la police de mener son enquête. Ce changement a donc été réalisé dans le but d'une lecture continue, et non plus découpée au fil des semaines. Jacobs avait donc corrigé une erreur de logique évidente.

Jacobs a ainsi conclu son Opéra de Papier page 187 :

"...j'éprouve... l'étrange sentiment que tout ce que j'ai fait jusqu'ici, tant sur le plan du métier que sur le plan de la vie affective, n'est qu'un simple synopsis, une sorte d'avant-projet, que je devrais pouvoir remanier, corriger...

... Il faut donc se contenter d'un simple brouillon..."

Tout ceci pour en arriver au fait que Jacobs, qui travaillait à la semaine, se trouvait décalé par rapport au temps réel. Il vivait à la semaine, avec une durée d'une semaine entre une planche et la suivante. Ce qui explique le peu de temps qu'il avait laissé à la police dans Le Mystère de la Grande Pyramide (voir plus haut) dont les faits, dans le temps réel de la lecture dans le journal Tintin, se sont passés pendant plusieurs semaines.

Jacobs se référait aux dates du moment présent. Ce fut le cas pour représenter l'Ascension dans L'Enigme de l'Atlantide : parution le mercredi 28 mai 1952 dans le journal Tintin belge, à la veille de la fête religieuse (cf. mon livre E.P.Jacobs Témoignages inédits p. 190). Mais pour la fin de l'histoire de La Marque Jaune annonçant la Noël, Jacobs a préféré choisir la date de parution du journal français décalé de quelques semaines par rapport à l'édition belge. La dernière planche paraissait le mercredi 10 novembre 1954 dans le journal belge. L'édition spéciale du Tintin français de Noël 1954 est sortie le 16 décembre 1954, donnant l'idée à Blake de souhaiter un "Joyeux Noël à tous". Le tous s'adresse aussi bien aux Belges qu'aux Français, avec un léger décalage suivant les parutions. Mon grand-père a attiré toute mon attention sur les deux mots de la fin : "à tous". Ce petit détail en dit long pour déterminer l'année de l'histoire.

La Marque Jaune a donc dû être écourtée. Si elle avait été prolongée de quelques semaines comme cela était prévu au départ, la dernière planche aurait peut-être coïncidé avec la semaine de Noël. Qui sait ?

Jacobs a bien apporté les détails mentionnant les jours et les heures qui passent dans La Marque Jaune, mais il s'est limité à cela. Il n'a apporté aucune précision sur laquelle on peut se baser. Il m'en avait parlé. Tout est vague. Je pense me souvenir qu'il s'était fixé une histoire se déroulant en dix jours, afin de rappeler le chiffre "dix" des Dix petits nègres d'Agatha Christie, un policier qu'il aimait tout particulièrement.

Avant de déterminer l'année de La Marque Jaune (en 1951, 1954 ou 1953), relevons à présent d'autres sources :

La dernière planche du Mystère de la Grande Pyramide est parue début mai 1952. Jacobs s'est directement lancé à la recherche d'un thème intéressant pour sa nouvelle aventure, La Marque Jaune, qui débutera un an plus tard. Il va se baser sur un fait divers précis et daté :

"Dès 1952, des dizaines de milliers de gens dans le monde entier achetèrent leur première "TV" pour pouvoir assister au couronnement de la jeune reine d'Angleterre, Elisabeth II.
   - "Et si Olrik volait la couronne ?" se demanda brusquement Edgar P. Jacobs.
C'est au tour de cette idée d'une sidérante audace qu'orbitent les grands thèmes de La Marque Jaune...

... la Reine Elisabeth II au balcon de Buckingham Palace, lors de son couronnement, le 2 juin 1953. A peine deux mois plus tard, le 6 août (ndlr 1953), la couronne impériale sera volée par la Marque Jaune !"

(Extrait du dossier de Van Kerckhove, p. 3 et 4, annexe à Le Monde d'Edgar P. Jacobs de Claude Le Gallo - éditions du Lombard.)

Qu'est-ce qui prouve que la couronne sera bel et bien volée deux mois plus tard, le 6 août 1953, le jour de la parution dans le journal Tintin belge ? Tout au moins, cette supposition ne transparaît pas dans l'histoire où il est question d'un jour de décembre, le 7... Par déduction, le vol aurait été commis deux jours plus tôt que le 7 décembre, soit le 5 décembre... et donc certainement pas en août !

Si l'on se réfère au moment présent où Jacobs a dessiné la première planche, le récit de La Marque Jaune débuterait en été 1953. Or, cela semble faux ! Il est évident que l'histoire ne peut débuter en été, l'arbre de la case 2 n'a pas une seule feuille sur ses branches...

Mais Jacobs se fiche pas mal de l'été du moment. Il se souvient de son séjour à Londres en été 1952 : un temps caniculaire, sans le moindre brouillard. Il voulait une histoire qui se passe la nuit, dans la pluie et le brouillard. Il place donc le décor en hiver, peu importe le mois présent. Les conditions hivernales sont optimales pour l'ambiance qu'il veut mettre. Et s'il avait imaginé son histoire par anticipation, c'est-à-dire la faire commencer en hiver 1954 ?

Analysons maintenant les datations de Jacobs tout au long du récit :

L'histoire commence un dimanche à 1 h du matin. Confirmation avec le journal Monday du lendemain matin p. 6 : "douze heures après le vol".

Les heures du lundi s'écoulent : "au dehors, tout semble obscur" (page 7). Deux heures plus tard, on assiste à la sortie du Centaur Club. Big Ben sonne les douze coups de minuit en haut de la page 9. Il est mardi matin quand Vernay disparaît et que l'agent de police aperçoit une marque jaune sur le sol (page 10).

"Le jour se lève..." lit-on en bas de la page 10. C'est logiquement le mardi matin : "A l'arrêt du bus, il y a déjà du monde, malgré l'heure matinale." En haut de la page 12, la journée semble bien entamée.

 

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A la page 12, nous relevons enfin deux indices : la calendrier indique le 7 et, en bas de la page, il est écrit sur le papier "aujourd'hui 7 décembre, ... un événement intéressant se produira". Or la planche 10 (page 12) ne sort qu'en octobre 1953. L'histoire avait débuté en hiver. Jacobs avait fixé une date hivernale, sensiblement en avance par rapport au temps présent. Mais à quoi correspond cette date qui, apparemment, aurait été prise au hasard ? Il n'y a jamais eu de hasard chez Jacobs...

Le 7 décembre est le jour d'anniversaire d'une vieille connaissance !

Mon grand-père paternel Henri Quittelier, alias Olrik et la Marque Jaune, est né à St-Gilles (Bruxelles) le 7 décembre 1906... Jacobs profite des moindres occasions pour signer, habilement, les faits liés à ses modèles et rappeler une vieille histoire : "A moins que ce ne soit le début de quelque diablerie nouvelle !?..." (Parole de Blake dans la case ci-dessus.)

 

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Explications du P.S., venant d'Edgar P. Jacobs:

L'événement intéressant qui se produira le 7 décembre en dehors du capitaine Blake et de son ami, le professeur Mortimer, outre le vol de la couronne d'Angleterre, n'est rien d'autre qu'un sujet de convoitise d'Henri Quittelier. Pas question à Edgar Jacobs de se mêler de ses affaires le jour de son anniversaire et "de rester en dehors (de cette affaire)". Jacobs s'est arrangé pour que la signature (le M) soit bien apposée sur le P.S., comme si on avait marqué le coup d'un poing ferme...

L'édition Blake et Mortimer modifiera la date du 7 décembre au 18 décembre lors d'une réédition en 1987. Ce choix est postérieur à la mort de Jacobs. Personnellement je ne peux m'y fier. La date a été adaptée, sans doute sur base d'un compte à rebours depuis le 24 décembre à minuit de la fin de l'histoire. Yves Sente relève que le calendrier indiquant le 7 a été laissé dans l'édition actuelle, en contradiction avec le papier daté au 18 (et non plus le 7 décembre dans l'édition du Lombard).

Poursuivons la recherche des éléments permettant de dater l'histoire:

Dès la page 13, les réverbères sont éclairés, "la nuit descend" et "lentement, Big Ben égrène les heures sur la cité inquiète..." Le bas de la page se passe au cours de la même nuit du mardi au mercredi.

Mercredi matin dès la case 5 de la page 14 : "Le lendemain matin au Yard...", "quinze minutes plus tard"... "le soir du même jour." Au milieu de la page 15 : "il est minuit moins le quart..."

Il est jeudi dès la page 16 : "Le lendemain matin...", "un moment plus tard...", "un quart d'heure plus tard...", "il est 16h30..." L'accident ferroviaire a lieu en pleine nuit.

Vendredi matin en haut de la page 22 : "le lendemain...", "vingt minutes plus tard...", "une heure plus tard..."
Le soir tombe, le lampadaire est allumé et l'on se souhaite la bonne nuit (bas de la page 24).

"Trois heures viennent de sonner... Il est samedi matin lorsque la Marque Jaune s'introduit dans l'appartement. Blake et Mortimer sont en pyjama jusqu'à la page 30. Par contre, ils se sont habillés quand l'inspecteur Kendall arrive chez eux (milieu de la page 30).

"Le même soir...", "pendant ce temps..." lit-on en haut de la page 34. Il est toujours samedi et nous assistons à la poursuite de la Marque Jaune dans les Docks. "Une demi-heure plus tard..." les recherches se poursuivent tard dans la nuit, dans le brouillard (page 42). Mortimer finit par sombrer dans le néant en bas de la page 49.

Il est dimanche dès la page 50 : " le lendemain matin...", "peu après...", "au même moment...", puis un passage dans le passé lorsque Septimus aborde l'histoire de l'Onde Méga page 51 et suivantes, tandis que l'on revient au présent lors des interventions de Mortimer.

Il est toujours dimanche en haut de la page 55 : "le même jour...", "une demi-heure plus tard...", "le même soir...", "peu après...", "quelques instants plus tard..."

Le lundi pointe en haut de la page 58 : "dès les premières heures du matin...", "pendant ce temps...", "quelques secondes plus tard...", "à ce moment...", "comme onze heures sonnent à Big Ben..." en haut de la page 62, il fait nuit dans la ville. "Quelques instants plus tard...", "à cet instant...", "juste au même moment...", "cependant...", "mais à ce moment...", "cependant...", "mais à cet instant...", et enfin "il est minuit: Joyeux Noël à tous !!!"

Le jour de Noël concluant l'histoire serait donc un mardi.

Jacobs laisse un vague désespérant pour qui veut situer La Marque Jaune avec précision dans le temps. Il ne mentionne aucune date à l'exception d'un lundi, d'un 7 décembre, d'un God save the Queen et d'un soir de Noël. La dernière planche de l'histoire ne paraît même pas un jour de Noël, ni dans la publication belge, ni dans la française. Alors qu'en penser ?

Le calcul de Benoît Verley semble logique: la fête de Noël tombe un mardi en l'année 1951.
Pour Yves Sente, l'histoire se termine en décembre 1954.
Ted Benoit affirme qu'elle se passe en 1953, comme cela a été établi il y a longtemps par Van Kerckhove. Il se base sur l'air d'un God save the Queen, preuve que la Noël dont il est question met à l'honneur une reine et non un roi. Les paroles du chant national aurait alors été God save the King si l'histoire s'était passée en 1951...

Personnellement, je sais, et personne ne me contredira, que l'histoire se déroule sur dix jours en décembre. Quant à dire si c'est du 16 au 25 décembre 1951, ou une autre semaine en 1953 ou en 1954, voire une autre année... Chacun a à la fois raison et tort, puisque d'autres parviennent à démontrer une autre possibilié !

Enfin, pour conclure, je me référerai aux dires de mon grand-père:

Les premiers dessins ont été commencés en été 1953, mais qu'est-ce qui prouve que la Marque Jaune va réellement s'emparer de la couronne impériale à ce moment-là ? L'histoire se déroule par anticipation dans le journal Tintin pour se terminer au moment présent, en décembre 1954...

Quoi de plus logique lorsque l'on est amené à faire de la science-fiction et que l'auteur va se lancer quelques années plus tard dans une aventure telle que Le Piège Diabolique où toutes les dates vont se mêler de manière chaotique...

Quant à la date du 7 décembre, serait-ce un mieux de la rétablir dans les albums, comme le propose Yves Sente ?

Oui, et pour plusieurs raisons:

Cette date correspond au calendrier de la case plus haut sur la même planche, elle a été choisie par Jacobs afin de dater (ou marquer) à jamais l'origine de La Marque Jaune et le jour où celle-ci s'occupe d'une affaire toute particulière... Sans cette date, avec un 18 décembre plutôt qu'un 7, on trahit un repaire important de la Marque Jaune.

Ceci dit, à part la date de naissance de mon grand-père paternel Henri Quittelier, rien n'est sûr ! Preuve d'un bon scénario établi sur de bons suspenses...

Et puis, toutes ces recherches et analyses valent-elles la peine ? Personne ne peut trancher de manière sûre et scientifique, même pas moi. A quoi bon vouloir à tout prix dater une histoire qui reste d'actualité, dans un décor des années 1950 ?

Dejà de son vivant, le créateur de Blake et Mortimer était intrigué par les questions de certains journalistes. Il m'a dit un jour que certains "cherchaient la petite bête et trouvaient des énigmes là où il n'y en avait pas". Et cela l'amusait de constater "qu'il y avait encore plus de suspenses dans ses histoires qu'il n'en avait imaginés".

Et pour le mot de la FIN, relevons la réflexion d'Yves Sente:

"Pour moi, c'est évidemment Jacobs qui fait foi et certainement pas le correcteur de l'éditeur... qui a peut-être simplement voulu s'amuser en insérant la date d'anniversaire de sa petite amie où que sais-je d'autre."

 

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inédit

Celui qui s'est amusé à insérer la date d'anniversaire d'une "vieille connaissance" alias la Marque Jaune n'est autre qu'Edgar P. Jacobs...

CQFD !

12/02/2008

Sur les traces d'Edgar dans SOS Météores

Article paru dans la revue n° 3 "Les Amis de Jacobs" datée de juin 2007 :

Les illustrations des Aventures de Blake et Mortimer, comme mentionné à la page 2 de la revue, sont Copyright Dargaud - Lombard. Elles ont été sélectionnées pour illustrer le texte en vue de la publication.

Renseignements sur "Les Amis de Jacobs" à droite sur le blog.

ADJ 3 juin 2007 p 006

 

 

ADJ 3 juin 2007 p 007

 

 

ADJ 3 juin 2007 p 008

 


16:15 Écrit par Viviane Quittelier dans Articles rédigés par Viviane | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : sos meteores, photo inedite |  Facebook |

18/01/2008

Ma première nuit chez E. P. Jacobs

Article paru dans la revue n° 1 "Les Amis de Jacobs" datée de juin 2006 :

Au Bois des Pauvres p 6 ADJ N° 1

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La photo d'Edgar à la fenêtre de son atelier a été prise par René Quittelier. (Collection Viviane Quittelier)

Voir liens des ADJ à droite.

Suite de l'article :

Au Bois des Pauvres p 7 ADJ N° 1

20:00 Écrit par Viviane Quittelier dans Articles rédigés par Viviane | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |